9 mai 1899

Quel trajet fantastique ! Me voilà à présent sur une jonque en direction de la Birmanie. Les rochers arrondis et l’eau turquoise de la mer d’Andaman sont magnifiques et j’ai pris des couleurs à force de les contempler, malgré toutes mes précautions. Il ne me reste plus que dix jours jusqu’à la date fatidique, mais je suis sûre que je vais y arriver. J’ai confiance. J’ai souvent l’impression que des forces invisibles conspirent à ma réussite !

La mer d’Andaman

 

Jane se redressa brusquement.

“Oui, répondit Lord Higgins, il y a quelques années, cela fait partie des trésors de la région de Mandalay, hélas très éloignée de Rangoon …

  • Est-ce que … bredouilla Jane. Est-ce que ce serait ça, le plus grand livre du monde ? On m’en a parlé et …”

Mary écarquilla les yeux.

“Hé bien …

  • Il est possible, coupa Lord Higgins, que j’aie entendu ce nom pour désigner ce lieu, oui.
  • Sauriez-vous où il se trouve ? demanda Jane en s’efforçant de rester calme.
  • Ah ça”, répondit le jeune homme avec une mine désolée. “Vous m’en demandez un peu trop, ma chère.”

 Le reste de la soirée fila comme l’éclair, et de retour à l’hôtel Hong Kong, Jane décida de faire ses bagages.

Direction la Birmanie !

 —

 

Son arrivée en Birmanie n’avait pas été de tout repos. Elle avait pris le bateau à vapeur de Hong Kong à Singapour, puis attendu une bonne semaine à Singapour de trouver une jonque qui partirait pour Rangoon, capitale de la Birmanie. La Morning Star, craquante de toutes parts, et à la voile rouge telle une aile de dragon, avait fini par l’embarquer. Son trajet longea la Malaisie où elle put admirer la mer d’Andaman, bordée de forêts tropicales, de plages et de rochers arrondis qui formaient un tableau magnifique.

Au port de Thanlyin, elle prit tant bien que mal un rickshaw pour Rangoon, où elle descendait à l’un des rares hôtels de la ville, le King’s Hotel.

Pendant le court trajet en rickshaw, Jane observa l’ambiance très particulière de la Birmanie, comme hors du temps. Les locaux portaient la tenue et le maquillage traditionnels, déjeunaient dans la rue… À côté de Hong Kong et Singapour qui étaient très marqués par la présence anglaise, c’était à la fois surprenant et fascinant.  Elle n’avait toutefois que peu de temps pour visiter Rangoon car le voyage depuis Hong Kong lui avait pris deux semaines. Il lui restait dix jours pour rejoindre Mandalay, qui était très loin, à plus de 400 miles.

 

A l’hôtel, elle demanda à la réception à parler au propriétaire, n’ayant que peu de temps. Mr Ashcroft, un Anglais au teint coloré par des années de soleil de plomb la reçut dans son bureau tout en bois avec de grandes fenêtres donnant sur les bâtiments victoriens du centre de Rangoon.

 

« Je souhaite me rendre à Mandalay » décréta Jane une fois les présentations faites. Il ouvrit des yeux ronds.

« A Mandalay ? Mais mylady, Mandalay est en Haute-Birmanie, les infrastructures britanniques ne sont pas …

– Je le sais, coupa-t-elle. Il s’agit d’une affaire importante.

– Bien … réfléchit Mr Ashcroft en tapotant sa fine moustache. Je … vous suggèrerais de voyager dans une tenue différente de celle-ci, commença-t-il en désignant sa robe couleur chocolat munie d’une longue rangée de petits boutons allant du cou au jupon, typiquement Anglaise. Pour ce qui est de Mandalay … »

 

Il fouilla quelques instants dans son bureau, le temps pour Jane d’observer la pièce tout en bois exotique.

 

« Vous pouvez prendre un bateau qui remontera l’Irrawaddy, j’ai plusieurs relations qui y sont parvenues. Vous devriez rejoindre Mandalay en une semaine. Je vous recommande néanmoins de vous …camoufler quelque peu. Je peux obtenir le prochain départ de bateau, conclut-il en cherchant son approbation du regard.

 

– Ce serait parfait », acquiesça Jane avec un hochement de tête. Elle allait y arriver !

Rangoon

 

Après deux jours d’attente fébrile à Rangoon, elle finit par embarquer sur un bateau à vapeur qui remontait l’Irrawaddy en destination de Mandalay, chargé de marchandises. Elle portait le longyi, tissu à carreaux que les Birmans nouaient en jupon long qui descendait jusqu’aux pieds, une veste colorée, et un voile de tissu pour masquer son visage. On lui avait attribué une petite cabine grâce aux relations du propriétaire du King’s Hotel.

 

Tout allait bien, si l’on exceptait qu’elle n’avait qu’un jour de marge pour arriver à Mandalay.

L’Irrawaddy

Le temps s’écoulait lentement. Elle se prit de passion pour l’observation de la campagne birmane, accoudée au bastingage. C’était bien plus tranquille que les grands transatlantiques à vapeur, bien qu’elle aimât aussi ce moyen de voyager. Elle voyait les locaux se laver dans la rivière, y pêcher, y évoluer en barque chargée de fruits et légumes ou de poissons. La forêt environnante laissait parfois dépasser les toits pointus caractéristiques des pagodes. Elle écrivait, encore et encore, décrivant la vie birmane, faisant des paris sur ce qui l’attendait à destination. Un riche lord qui l’avait remarquée à Londres et souhaitait l’épouser ? Un parent inconnu ? Une société secrète ?

Toujours plongée dans ses carnets de voyage, elle se laissait bercer par le clapotis de l’eau et les conversations des marchands birmans. De temps à autre, elle levait les yeux vers eux, émue par leurs visages souriants.

La campagne birmane

Un matin, alors que le soleil levant lui faisait face, elle crut apercevoir parmi eux une silhouette masculine qu’elle connaissait bien. 

Impossible, se dit-elle. 

Elle allait se diriger vers le groupe mais l’homme quitta le pont aussi rapidement qu’il était venu. 

Les entrailles de Jane se nouèrent. Les chances qu’Edward soit aussi de ce voyage étaient infimes. 

Et pourtant, plus elle y pensait, plus les doutes l’assaillaient. Le visage d’Edward apparaissait dans ses souvenirs de voyage comme s’il avait toujours été là. Comme si l’homme qui se tenait à ses côtés dans le bus de Chicago et qui lui avait donné l’impression de lire par-dessus son épaule, c’était lui.

Comme si celui qui avait embarqué derrière elle dans l’un des tramways de San Francisco, c’était lui.

Comme si, dans la foule qu’elle avait suivie près du Palais Impérial de Tokyo, elle avait aperçu le visage d’Edward à quelques mètres d’elle.

Un sentiment étrange et pesant d’avoir toujours été suivie dans les étapes de son voyage s’empara d’elle et ses tripes se nouèrent. Elle prit quelques inspirations profondes pour se calmer, puis replongea dans son livre sur la Birmanie.

 

Mr Ashcroft avait obtenu des informations sur le plus grand livre du monde. Il était situé à Kuthodaw, grande pagode au centre de Mandalay, tout près du palais royal. Elle avait tracé une croix à l’encre rouge sur son guide pour le représenter car rien ne mentionnait le “plus grand livre du monde”. Seuls les temples intéressaient l’auteur du guide.

La Birmanie était sans cesse en guerre contre l’Angleterre et elle espérait passer inaperçue pour éviter d’avoir des ennuis. Cela dit, de nombreux Britanniques se rendaient en Haute-Birmanie régulièrement sans difficultés, à condition de rester discrets.

Trois jours avant la date fatidique, Jane commençait à s’impatienter. Elle était si absorbée par ses réflexions qu’elle ne remarqua pas que le temps tournait à l’orage. Des pas précipités retentirent sur le pont et elle se dirigea vers la fenêtre. Des nuages noirs avaient voilé le ciel, tandis que le vent secouait les arbres sur la rive. Les pas étaient sûrement ceux des marchands, et son cœur se serra lorsqu’elle imagina les marchands s’affairer avec hâte, attacher leurs marchandises, protéger ce qu’ils pouvaient sauver…  Pouvait-elle les rejoindre et leur apporter son aide ? Ou valait-il mieux rester en cabine ? Alors qu’elle réfléchissait, un mouvement brusque du bateau la jeta contre sa couchette.

Elle se précipita sur le pont, non sans se cramponner aux rampes d’escaliers. La tempête faisait rage et malgré les précautions des passagers, bon nombre de marchandises étaient passées par-dessus bord. Le pont tanguait comme un cheval à bascule.

Ne pouvant rien pour aider les marchands, Jane retourna en cabine, non sans désespoir. La tempête la secoua comme un prunier jusqu’au milieu de la nuit.

Le lendemain matin, aux aurores, le fleuve était enfin calme et le bateau ne bougeait plus : le capitaine avait dû trouver un quai où s’arrêter. Jane décida d’en avoir le coeur net, et se prépara pour sortir, nouant soigneusement son longyi et revêtant son accoutrement habituel. Une fois sur le pont, elle constata qu’ils étaient en effet amarrés au quai d’un hameau minuscule cerclé de rizières. Elle décida de descendre pour une promenade. La terre ferme lui ferait le plus grand bien après cette nuit agitée. 

Une fois à quai, elle observa quelques instants les marchands qui couraient en tous sens entre le pont du bateau et le village. Un vieux Birman, assis en tailleur sur le quai, les toisait. Jane songea qu’il avait peut-être rangé toutes ses marchandises, ou tout perdu. 

Elle s’avança avec prudence dans la ruelle boueuse qui débouchait sur un petit marché très animé. Fruits et légumes colorés, ethnies repérables à leur style vestimentaire, énormes piles de bananes vertes ou de galettes de riz soufflé … Le tout dans un vacarme de voix aux accents gutturaux, qui diminuait quand on la remarquait au milieu des locaux.

Un marché en Birmanie

Jane sourit à ceux qui tournaient la tête sur son passage. Elle mourait d’envie de tout goûter, mais préférait limiter les risques. La curieuse impression d’être observée refit surface, mais Jane l’attribua à sa nuit mouvementée. Une fois sa promenade terminée, elle rebroussa chemin.

Elle était presque arrivée au quai lorsqu’une forme bougea dans son champ de vision. Jane se retourna, intriguée… et se figea de terreur.

 Quatre hommes avançaient droit sur elle.

Sans hésiter, elle se mit à courir vers le bateau en appelant au secours. Mais elle trébucha sur son longyi et tomba sur le sol. Les assaillants ralentirent leur course en arrivant près d’elle.

 » C’est elle? lança une voix.

– Aucun doute.”

 

La tête enfouie dans les bras, la respiration haletante, Jane serra les doigts. Ses ongles perçaient sa peau comme pour la traverser. Un pas lourd retentit sur le ponton en bois. 

Un pas qui approchait dans sa direction. Elle n’osait pas lever les yeux. Son coeur cognait dans sa poitrine. 

 » Tiens, pour une surprise! Je ne savais pas que tu étais déjà dans le coin », railla une voix derrière elle.

Un étrange son de roulette retentit dans le silence de l’aube.

 » Arrête tes blagues une minute ? » hurla l’un des assaillants.

Une détonation assourdissante fit siffler les oreilles de Jane. Un bruit sourd retentit dans son dos, celui d’une personne à terre.

 » Mais qu’est-ce que tu fous? T’es dingue ?”

 

Jane, toujours pétrifiée, nota néanmoins le vocabulaire étrange des assaillants, qui employaient des mots inconnus. Qui étaient-ils ? Que lui voulaient-ils ?

 

“N’approchez pas”, répondit une voix qu’elle connaissait bien.

 

LE MONDE DE RAM

Découvre le roman de fantasy entre rêve et réalité de Morgane alias Le monde de Ram, l’Explorauteure qui a prêté sa voix à cet épisode, ici : https://instagram.com/lemondederam

 

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