Pour ne rien te cacher, j’ai eu peur d’appuyer sur « envoyer » quand j’ai proposé à Aurélie d’intervenir dans le Café des Auteurs. Elle a écrit de nombreux romans young adult/adult de l’imaginaire que j’ai dévorés : Le Dieu Oiseau, Mers Mortes, Le Roi des Fauves … toujours dans un style bien à elle, haletant, souvent sombre et engagé – Mers Mortes est un brûlot écologique à lire d’urgence -, avec des personnages et émotions fortes ! Je ne peux que te recommander ses livres si tu ne les connais pas encore. Dans cet épisode, nous avons abordé sa première publication et son parcours d’autrice, puis son dernier roman, Le Désert des Couleurs, qui sort jeudi (20 mai), et à ce sujet nous avons discuté de comment s’inspirer malgré l’atmosphère pesante de la crise actuelle. Enfin, elle nous a parlé de son quotidien d’autrice, des différentes méthodes qu’elle a pu essayer, et des conseils qu’elle donnerait à des écrivains en herbe.
 

Publier des romans de l’imaginaire : le parcours d’Aurélie

Ingrid : Est-ce que tu pourrais te présenter rapidement, toi puis tes livres ?

Aurélie : Alors, Aurélie Wellenstein. Je suis auteure de l’imaginaire principalement. J’écris depuis bien longtemps et je publie depuis 2013. Ce sera le 11e roman qui va sortir le 20 mai prochain. Je suis plutôt dans le registre Fantasy, mais je fais des incursions aussi dans le post-apo, et dans le fantastique des fois. J’ai écrit trois ouvrages pour la jeunesse.

Ingrid : Et les autres c’est du jeune/adulte – adulte ?

Aurélie : Oui, c’est un peu la question piège… En fait, en gros, le format, mes livres sont publiés en Young Adult sauf “Yardam” qui est vraiment en Adulte. Et en fait, quand il passe en poche, chez Pocket Imaginaire, là, ils sont au rayon Adulte. Je pense avoir écrit vraiment ce qu’on appelle du roman passerelle, qui peut être lu un peu par tout le monde, à partir de 15 jusqu’à … Il n’y a pas d’âge.

Ingrid : C’est vrai que je m’étais posé la question en plus parce que pour avoir lu quelques-uns, au début, je pensais que c’était plus jeune-adulte, mais en fait, quand on est adulte, ça se lit très très bien et c’est des thématiques qui parlent à tous. C’est assez large finalement comme public.

Aurélie : C’est assez universel les thèmes qui sont abordés. Je n’écris pas de textes avec des adolescents qui vivent des aventures. C’est des personnages qui sont adultes pour la plupart. Cela dépend des bouquins mais “Yardam” est vraiment adulte. Dans “Yardam”, le héros a 33 ans. Dans “Le dieu oiseau”, ils ont 21 ou 22. Dans “Mers Mortes”, le personnage principal a 21-22 et l’autre pour le trentaine… Voilà ! Ce n’est pas des enfants comme ce qu’on peut voir dans certains titres Young Adult qui sont vraiment sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Ce n’est pas trop dans la jeunesse.

Ingrid : Yes ! Et avant de parler justement du “Désert des couleurs”…, est-ce que tu peux nous parler un peu de tes débuts ? Moi, j’aime bien poser cette question. Peut-être ta première publication. Comme tu as commencé à vraiment te dire que cela allait être ta voie peut-être ?

Les débuts d’Aurélie, de la micro édition à la publication de ses romans

Aurélie : C’est vraiment une vocation. C’est même assez mystérieux parce que j’ai eu ce désir, enfant, quand j’avais, je dirais, 6-7 ans, quand les profs à l’école vous demandent, mais quel métier veux-tu faire plus tard ? Moi, je mettais “fermière et écrivain”. Parce que je voulais aussi avoir des animaux et je m’imaginais être fermière c’est beau, et écrivain. Ensuite, j’ai eu cette envie-là. J’ai commencé à raconter des histoires quand j’étais vraiment enfant et après, tu les écris, tu fais de la fan fiction avec les personnages de dessins animés que tu aimes bien. A 10 ans, j’ai écrit un roman et j’ai inventé un éditeur. J’avais fait la couverture et j’étais très fière de moi. Je ne sais pas où tout cela est passé (dans la poubelle ?) et après, vers 13 ans, ma copine de l’époque m’a offert “Simetierre” de Stephen King. Et là, je pense qu’il y a eu un changement, une vraie révélation. Je me suis dit, ah oui, d’accord, c’est ce que je veux faire. J’ai lu quasiment toute la bibliographie de Stephen King qui était disponible à l’époque. C’était beaucoup de romans. Je les ai lus par semaine et cela m’a vraiment inspirée, cela m’a appris tellement de choses sur l’écriture. Il y a aussi d’ailleurs ces essais que je vous conseille “Anatomie de l’horreur”, et un autre, je ne sais plus comment s’appelle l’autre, sur l’écriture en elle-même.

Ingrid :Oui ! Je ne me souviens plus, mais je crois que c’est “Mémoires d’un métier” mais, je mettrais les liens dans les notes.

Aurélie : Nous vous invitons à chercher sur internet. Les essais de Stephen King sont très intéressants pour les auteurs. Il a été déterminant dans ma vie. D’ailleurs, c’est quelque chose, je pense pour beaucoup de gens, je ne sais pas s’ils en ont conscience, ou le fait d’avoir inspiré à travers le nom des tas de gens qui se sont dit – ah, j’ai envie de faire comme lui- . A 13 ans, c’était un cas. Après, je suis un peu partie dans la bande dessinée. J’ai fait de la BD vers 14-15 ans. J’ai dessiné et puis j’ai arrêté parce que cela me prenait trop de temps. C’était quelque chose où tu passes beaucoup de temps sur chaque page, à dessiner des petits détails, surtout dessiner des histoires qui se passent en ville. Je passais des après-midis entiers à dessiner des immeubles. Je me suis dit, mais là, ce n’est pas possible. Je suis retournée aux romans qui m’apportaient plus de satisfaction, parce que je trouve qu’on atteint la  » jouissance  » plus vite en écrivant qu’en dessinant de BD.

Donc, j’ai choisi ma voie et je me suis dit, ok, ce sera ça. Et après, à partir de 17 ans, j’ai vraiment bossé régulièrement sur du format roman. J’ai fait un peu de nouvelles quand j’étais adolescente, et à partir de 17 ans, je me mets aux romans et c’est très formateur. J’ai vraiment beaucoup écrit à ce moment-là. Après, j’ai fait une longue pause et j’ai repris sérieusement vers 27 ans. C’est là où j’ai commencé à publier des nouvelles. C’est un bon pied à l’étrier quand vous êtes jeune auteur. Ce qui est intéressant dans les nouvelles c’est d’expérimenter des choses. Vous êtes sur un format court. Vous n’allez pas vous perdre dans le texte. Vous pouvez tester des choses. C’est un peu un laboratoire. Moi, j’avais trouvé cela plutôt intéressant pour cela, et puis, cela vous permet de faire aussi l’expérience de la publication derrière, d’avoir vos premiers lecteurs. Ce n’est pas beaucoup. On parle de 100 lecteurs à peu près sur les formats nouvelles, sur les anthologies qui sortent. Ce n’est pas beaucoup mais c’est une expérience intéressante. Et premier roman en 2013, où j’avais 33 ans.

Ingrid : Je trouve que c’est rassurant. C’est-à-dire que cela peut arriver un peu plus tard en fait. C’est arrivé quand c’est arrivé pour toi !

Aurélie : Oui, c’est ça ! Oui, j’ai un parcours de bosseuse ! J’ai vraiment beaucoup travaillé. Avant de publier, j’ai beaucoup beaucoup travaillé. Après, je pense que ma chance c’était que j’ai grandi à une époque où je n’avais pas la pression de la publication. Il n’y avait pas internet. On était un peu tout seul dans son coin. J’ai beaucoup écrit pour moi. J’ai écrit des trilogies de fantasy que je mettais dans mes tiroirs puisque je ne les ai fait lire à personne. En fait, cela ne me chamboulait pas plus que ça. J’ai écrit vraiment pour moi. Je ne pensais pas à la publication. Et je pense que cela m’a aidée aussi à prendre les choses après avec plus de distance et de maturité. Enfin, cela arrive quand tu es plus âgée et c’est cool. Pas de regret sur tout ça !

Ingrid : Je suis d’accord avec toi. C’est vrai que si c’est le premier roman et quand tu es jeune, moi, j’ai été tentée un petit peu de reprendre par exemple celui-là à mes débuts et je me suis dit, oui, c’est plus simple de se mettre sur un projet où on est adulte, on a plus de recul et de maturité.

Aurélie : Moi, mes premiers projets, je les ai vraiment enfouis dans un tiroir et je ne les ai pas ressortis. Parce que comme tu dis, il y a un peu cette tentation de te dire – je vais les reprendre – mais en fait, tu travailles énormément pour les mettre à niveau. Après, tout cela c’est personnel, c’est vraiment à chacun à sa trajectoire mais je ne regrette pas d’avoir fait comme ça, de les avoir rangés dans un tiroir.

Ingrid : Et du coup, ta première publication en maison d’édition c’était quel roman ?

Aurélie : Alors, c’est « Le cheval et l’ombre » dans une toute petite maison d’édition qui s’appelle Sortilège, qui a été de la microédition –  donc pas diffusé -, où on vend les romans principalement aux salons. C’était une première expérience intéressante mais une première expérience un peu frustrante. Je voyais en fait que les livres qui se vendaient, selon moi, je vendais aux lecteurs en salon. Et, j’ai vraiment eu le sentiment de ramer. Cela a été un cas pour moi, je me suis dit – non, je ne veux plus faire cela. Je veux être dans une maison d’édition diffusée.

Après cette première expérience dans une petite maison, je me suis dit – pour le suivant, je chercherai une maison avec diffuseur et cela a été très très dur. J’ai mis deux ans à la trouver. Et après, les choses ont décollé pour de vrai à partir du moment où j’ai été publiée chez Scrineo avec “Le roi des fauves”. J’ai eu du bol aussi parce que j’avais eu une double publication. J’ai eu les  » Chevaux de foudre  » chez Magnard et “Le roi des fauves” chez Scrineo, j’ai signé en même temps. Et “Chevaux de foudre” a été un carton absolu. C’était même complètement dingue ; en un mois, j’avais vendu 2000 exemplaires. C’était ouf ! Et “Le roi des fauves” a taillé son chemin petit à petit. C’est un roman qui s’est installé dans le temps, à la longueur, grâce aux bouches à oreilles, grâce aux gens qui l’ont porté, aux lecteurs qui l’ont amené et qui l’ont emporté. Il s’est vraiment installé après, il a repris chez Pocket. Trois expériences très différentes en fait. La microédition, l’envol très rapide chez Magnard et l’installation sur la durée avec Scrineo. Il y a des parcours différents qui peuvent être intéressants.

Ingrid : Oui ! Et puis c’est vrai que ce n’est pas du tout le même impact du coup, parce que je pense que “Le roi des fauves” ou les romans qui sont fréquemment cités pour toi, c’est souvent “Le roi des fauves” justement parce que justement, c’est un des plus connus peut-être pour toi et même, je dirais, pour Scrineo, j’ai l’impression en tout cas vraiment, à part les tiens, je ne connaisse pas les autres livres de Scrineo, tu vois ?

Editions Pocket – l’image ne m’appartient pas

Le festival des Imaginales

Aurélie : C’est assez drôle parce que j’ai l’impression que c’est la même chose avec Gabriel Katz. De mémoire, tout le monde cite “Puits des mémoires” alors qu’il a écrit plein d’autres bouquins derrière. C’est vraiment “Puits des mémoires” qui reste alors que ce n’est pas son premier, parce que je crois que le premier était “La maîtresse de Guerre”. “Puits des mémoires”, oui, a beaucoup marqué et moi c’est “Le roi des fauves” en fait. 

J’ai eu de la chance aussi encore une fois parce que j’ai été beaucoup aidée par le milieu. Le bouquin a beaucoup participé à des prix. Il y a eu le « Prix des Halliennales » et il a été sélectionné à tout un tas de prix, ce qui a énormément aidé le livre au début. Et, j’ai la chance aussi de participer aux Imaginales. Ce qui n’a pas été gagné la première année, je me dis – non, je veux aller aux Imaginales, c’est très important pour moi… – Et bon, d’accord, on te fait une place. Donc ils m’ont fait une place un peu à l’arrache, au dernier moment aux Imaginales et là, cela a été extraordinaire. C’est un super souvenir parce que je débarque avec “Le roi des fauves” et “Chevaux de foudre” à l’époque, entre Jean-Luc Marcastel et Victor Dixen. Je me suis dit : je suis entre deux monstres sacrés, qu’est-ce que je vais devenir ? Et personne ne me connaissait. C’était trop drôle parce que, eux, ils avaient des files d’attente terribles, les gens qui font la queue pour Marcastel et pour Victor Dixen. Les lecteurs,en patientant pour ces deux auteurs, regardaient les miens pour passer le temps. Et du coup, ils ont dit ah, ça a l’air pas mal, on va le prendre aussi. Donc, c’est comme ça qu’a commencé la grande histoire avec les Imaginales entre ces deux grands auteurs.

Ingrid : C’est génial ! Peut-être une mini-parenthèse pour dire, si jamais tu es un auditeur de l’épisode et que tu ne connais pas le festival des Imaginales, parce que nous, forcément, on écrit dans l’imaginaire et c’est notre festival préféré, ou l’un de nos festivals préférés, mais c’est un salon du livre imaginaire qui est lu à Epinal, normalement tous les ans – sauf Covid – et qui est parmi les plus populaires de France et très apprécié comme salon, même s’il y en a d’autres bien sûr ! Le salon en soi, et surtout dans l’imaginaire, c’est tout un monde. Ce n’est pas qu’un monde où tu viens avec ton livre et où tu dis, venez acheter mon livre, parce que tu as aussi justement la possibilité de découvrir d’autres auteurs et donc, peut-être des éditeurs. Je ne sais pas si toi, cela t’est arrivé ?

Aurélie : Oui ! Les Imaginales déjà, je pense que c’est 30 000 à 50 000 festivaliers sur les 4 jours donc c’est colossal. Et ce n’est pas un salon du livre hiérarchisé avec les auteurs à côté, et lecteurs de l’autre. Tout le monde se mélange joyeusement. Cela se passe dans un parc. C’est très nature, c’est très vert. On peut aller s’installer au bord de la Moselle. Il y a des pique-niques. Tout le monde tchatche ensemble. C’est très détendu. C’est vraiment une bonne ambiance. Les lecteurs, les auteurs, enfin, tout le monde aime ce festival. C’est une vraie fête de l’imaginaire, une fois par an. Cela nous manque beaucoup d’ailleurs en ce moment. Oui ! Je rêvais de participer aux Imaginales. Pour moi, c’est le Graal de participer aux Imaginales, et sérieusement, je pense que ça porte un auteur de l’imaginaire de participer au festival.

Ingrid : Oui, je pense aussi ! On a quelques collègues et consœurs qui ont en plus un prix dans le cadre de festival. Il y a aussi le speed dating où on peut rencontrer des éditeurs dont on n’a pas parlé très bien ces derniers temps, mais en tout cas, qui a permis à des collègues aussi d’être publiés parce qu’ils ont rencontré un éditeur dans le cadre de ce festival. Donc, clairement, si vous écrivez dans l’imaginaire, c’est quelque chose à regarder. Et du coup, on a parlé de tes débuts, mais maintenant, on va peut-être revenir un petit peu plus dans une période plus actuelle. Tu vas bientôt sortir le 20 mai ton livre “Le désert des couleurs”. Tu peux nous en parler ?

Le Désert des Couleurs : le prochain roman d’Aurélie Wellenstein

Editions Scrineo – l’image ne m’appartient pas

Aurélie : Alors, “Le désert des couleurs” c’est un peu différent par rapport au précédent,  “Yardam”, qui est un roman très nocturne, très sombre. très enfermé. “Yardam” c’est un huis clos en fait, dans une ville. Je n’ai pas du tout prévu d’écrire “Le désert des couleurs”. J’avais prévu d’écrire de nouveau de la dark fantasy un peu à “Le roi des fauves” et la crise sanitaire s’abat sur nous. Un blocage ! Vraiment une période triste, enlisée, pas créative où tu te dis cela, il y a un an (c’était la période mars-avril) – ce n’est pas possible de cueillir des fruits créatifs dans cette période alors qu’il y avait ce décompte des morts tous les soirs… C’était terrifiant ! Vraiment une sale période. Je me suis dit : je n’ai pas envie d’écrire de la dark fantasy. Donc, j’ai eu une période un peu stérile au niveau de l’écriture et puis, je me suis dit : on va faire complètement autre chose.

Et je décide de faire un récit de voyage très solaire, plein de soleil, de grands espaces, de liberté qui se passe dans un désert coloré. Un désert multicolore où chaque grain de sable, en fait, est un souvenir perdu d’une personne. Parce que quand on marche dans ce désert, on perd progressivement la mémoire. Donc, les humains se sont réfugiés dans le cratère d’un volcan et le sable monte le long du cratère. C’est-à-dire qu’un jour où l’autre, ce sera fini pour les gens qui s’y sont réfugiés, le sable va passer par-dessus bord et va effacer la mémoire de tout le monde, donc il faut partir. Il faut trouver une solution, il faut trouver un autre lieu à investir. Donc, il y a des quêteurs, des gens qui partent en quête pour explorer ce désert de couleurs. Donc, on pourra suivre deux personnages, trois avec l’animal qui les accompagne qui est un oiseau télépathe. Ils sont demi-frère et sœur et vont donc partir chercher un lieu où ils pourraient s’installer de nouveau l’humanité au sein du désert.

Ingrid : C’est intéressant parce que même si tu dis “je n’avais pas envie d’écrire de la dark fantasy et que le livre va être plus solaire”, on retrouve ton ton, l’idée sur l’humanité en danger…

Aurélie : Une dimension très dure. Cela raconte une histoire tragique de deux personnages. C’est un roman de personnages mais c’est aussi un roman triste par rapport à ce que je peux faire d’habitude. Je pense que là, j’ai envie de retrouver la foi dans l’humanité. Dans la dark fantasy, je n’avais plus envie de vraiment retraiter les vicissitudes de l’humain que j’ai pas mal faites jusqu’à présent, notamment avec “Mers Mortes”, qui a été sur la destruction des océans et des mers par l’homme. Donc, là, j’ai envie de changer un peu d’air.

Ingrid : Yes, super !

Aurélie : Et pour les lecteurs aussi, on se dit mais là, de quoi on en envie ? On a envie de voyager.

Ingrid : C’est vrai ! Clairement et en même temps, je te rejoins dans le sens où je pense que ce n’était pas évident de trouver l’inspiration dans cette période, et encore aujourd’hui, on est encore un peu dans une ambiance très stressante.

Aurélie : Pour les gens qui nous écoutent et qui se disent – non, mais là, je n’y arrive pas. Je me sens triste, je suis à bout. Je n’arrive pas à écrire…- franchement, c’est normal. Je pense qu’il ne faut pas s’inquiéter de cela. Je pense que cela va repartir. Honnêtement, “Le désert des couleurs”, je l’ai écrit dans la période où on a été plus heureux. C’était l’été dernier ! C’était cette période où on avait l’impression que c’était derrière nous et que cela repartait, et là, ça allait. Aussi, ce qu’on a fait, et je pense que c’était une bonne idée mais après, cela dépend de chacun, si vous avez une opportunité de le faire, on s’est mis en groupe. On est parti avec des filles qui écrivent. Nous, on a fait le tour de résidences d’écritures entre copines, et c’était super chouette ! Et du coup, il y a de l’émulation collective. Je trouve que c’était important. Je crois qu’on était tous un peu mal après tout ça, et que du coup, de se mettre en groupe, de se mettre au vert avec les ordinateurs et puis, à chacun travaille son texte, c’était très motivant !

Ingrid : Je suis d’accord ! Et puis, je te rejoins sur le point où effectivement, même si on a tendance à écrire dans son coin, et souvent, les personnes qui viennent me voir, elles ont aussi souvent tendance à écrire dans leur coin, mais quand elles voient un peu la puissance de faire vraiment partie d’un groupe où on se tient au courant, où on partage nos doutes, etc… c’est quand même une dimension toute nouvelle. Et ça nous donne confiance aussi et on se sent mieux. On se sent plus soutenu et plus accompagné.

Aurélie : Oui ! C’est de l’émulation vraiment ! Après, il faut que cela soit bienveillant évidemment. Il ne faut pas être avec des gens comme ici. Alors, là, c’est destructeur mais quand c’est des bons copains que vous connaissez, cela peut aider !

Comment écrire un roman engagé : l’exemple de Mers Mortes

Editions Scrineo – l’image ne m’appartient pas

Ingrid : Yes ! Carrément ! Tu as parlé de “Mers Mortes” et moi, je voulais aussi en parler : j’ai l’impression que c’est un de tes livres les plus connus et celui avec, je trouve, l’une des thématiques les plus fortes. La description que tu fais d’un monde post-apo qui pourrait être tout à fait possible d’ici quelques années, je trouve, est très très marquante. Je ne sais pas si tu voulais en parler un petit peu là ou en tout cas, nous dire si cette thématique peut-être de l’écologie des océans reviendra peut-être dans tes livres.

Aurélie : L’océan, je ne sais pas mais après, je ne calcule pas aussi loin. Je ne me projette pas aussi loin. Au niveau de “Mers Mortes”, c’est un roman plutôt dans la gamme post-apo où la mer et l’océan ont disparu à cause de l’action humaine et les océans et la mer reviennent sous forme de fantômes pour se venger des hommes. Donc, c’est des marées fantômes qui déferlent sur le monde, à toute heure, du jour et de la nuit. Ce n’est pas des phénomènes réguliers. Ils font irruption sur le monde. Elles peuvent aller absolument partout, ce sont des fantômes, donc elles ne sont pas forcément à l’endroit où elles se trouvaient avant. Elles peuvent aller au milieu des terres submerger les humains réfugiés et elles portent dans leurs vagues spectrales des animaux fantômes qui ont été tués par les humains, qui viennent pour s’emparer de l’âme de leurs anciens bourreaux. Alors là, j’ai vraiment utilisé l’imaginaire pour parler de choses d’aujourd’hui. On est à travers des séquences rêves. Ce sont des séquences très courtes où je proposais aux lecteurs de se mettre à la place d’un des animaux et de revivre leurs tragédies intimes. Cela permet de se mettre à la place de l’animal d’un point de vue très empathique (Enfin, j’espère, c’est le but !) pour épouser vraiment son ressenti dans la souffrance. Ce sont des scènes très dures mais qui illustrent un phénomène actuel. C’est-à-dire, à chaque fois, c’est quelque chose qui est en train de se passer là, de nos jours. Donc, il y a plusieurs thématiques; il y a les delphinariums, la surpêche, la pollution par les plastiques, les marées noires, la coupe des ailerons de requins… une scène extrêmement dure. Cela a été très dur pour moi à écrire. J’ai tout fait d’un coup. Je les ai écrits en une après-midi parce que sinon, c’était trop suffoquant à faire. Surtout que je regarde des vidéos pour me documenter. Donc, c’est absolument atroce. Donc, l’imaginaire va faire tampon entre cette réalité insupportable, insoutenable et le lecteur pour lui permettre de réfléchir à cette question mais en même temps avec le prisme de l’imaginaire. C’est moins abrupt, c’est moins dur que si on voyait le phénomène en direct dans toute sa brutalité.

Ingrid : J’ai trouvé cela incroyable personnellement parce qu’effectivement, comme tu dis, c’est l’imaginaire donc on suit le destin d’un jeune adulte. J’ai vraiment beaucoup aimé cette façon de nous faire suivre une histoire et à travers cette histoire, on passe par certaines scènes insoutenables mais on veut quand même savoir la suite !

Aurélie : Après, c’est une trajectoire de personnages qui fait que le héros va beaucoup évoluer dans ce regard qu’il porte aussi sur le phénomène. Parce que lui, il est exorciste où il peut combattre les animaux fantômes. Donc, au départ, il les déteste, c’est-à-dire qu’on lui a appris à haïr les animaux fantômes. Et donc, son regard va changer au fil du roman. C’est ça que je trouve aussi intéressant de montrer par le récit. Après, c’est un garçon qui est pétri de contradictions aussi parce qu’il est ami depuis l’enfance avec un dauphin fantôme et qui le cache.

Ingrid : En tout cas, j’ai vraiment adoré le livre. J’ai surtout vraiment beaucoup aimé cette capacité à parler de l’insoutenable et en même temps y mettre une histoire et à nous inviter à la suivre alors que, comme tu le dis, on ne pourrait pas regarder juste une vidéo. C’est quelque chose qu’en plus nos yeux refusent de voir. On va censurer et là, en le découvrant à travers d’une histoire, on fait en même temps face à cette réalité-là !

Aurélie : Je pense que c’est un moyen par le récit de s’intéresser à cette cause-là. Par l’empathie, par l’émotion qu’on peut éprouver pour ces personnages, qui est une des voies parce que là, actuellement, je suis en train de regarder « Seaspiracy« , le documentaire, puisqu’on l’a fait exactement sur l’exploitation des océans et de la mer, et voilà, c’est très important aussi de regarder ce type de documentaire. Mais le roman, ça va être autrement. Vous allez suivre des personnages tandis que sur le documentaire, on peut se passer par des chiffres et statistiques. C’est vraiment autre chose. Les deux sont intenses.

Le Dieu Oiseau : instaurer une ambiance sombre et un récit haletant

Editions Pocket – l’image ne m’appartient pas

Ingrid : Là, je suis d’accord avec toi ! Et justement au niveau des thématiques, puisqu’on pourrait disserter longtemps sur celle-ci, mais il y en a d’autres qui te tiennent à cœur. Je trouve qu’ils reviennent de temps en temps. Tu as parlé un peu des vicissitudes de l’esprit humain. Cela me fait penser un petit peu au « Dieu oiseau » !

Aurélie : Oui ! Après, le « Dieu oiseau » est un récit extrêmement musclé avec des enjeux très forts, de survie très très forte. Le « Dieu oiseau », moi, j’étais partie pour parler du traumatisme surtout. C’est-à-dire qu’en fait, on commence le roman où le personnage est détruit, en miettes. Il a dix ans d’esclavage derrière lui. Il va très très mal et là, il a l’opportunité, au bout des dix ans d’esclavage, de rebattre toutes les cartes, c’est-à-dire de participer à une compétition qui pourrait même le rendre roi de l’île sur laquelle il vit. Donc, est-ce qu’il en est capable ? Est-ce qu’il en est encore capable ? Est-ce qu’il n’est pas trop affecté par tout ce qu’il a vécu, par tous ces fantômes qui le hantent ? Et est-ce qu’il peut encore se reconstruire ? Est-ce qu’il a l’énergie et surtout est-ce qu’il ne va pas finalement reproduire ce qu’il a vécu et sombrer dans une vengeance sanglante ? C’est surtout ces questions-là. Ce n’est pas de la dark fantasy médiévale .

Ingrid : L’univers est inspiré de l’Amérique du sud, l’île de Pâques ?

Aurélie : Oui, c’est ça .

Ingrid : Du coup au niveau de l’ambiance un peu sombre qu ‘il y a notamment dans ce roman-là, parce que c’est vrai que décrit comme ça, pour les auditeurs, on a peut-être l’impression que c’est très très sombre etc…  et pourtant, « Le Dieu oiseau » je l’ai dévoré. Je trouve intéressante ta façon d’utiliser une ambiance sombre comme ça, et en même temps à y situer de l’action, des personnages, des émotions, des destins et à nous embarquer là-dedans. Je ne sais pas si tu as des petits secrets par rapport à ça.

Aurélie : Pour moi, c’est quelque chose de très important. Je ne veux pas que les lecteurs s’ennuient. Pour moi, c’est un manque de respect si les lecteurs s’ennuient. Je veux vraiment que les pages se tournent vite, que le récit soit fluide, que les enjeux soient compréhensibles très vite et que ces enjeux soient forts. En général, dans mes bouquins, au bout de 10 pages, on a compris où on allait. Au niveau de l’enjeu c’est assez clair. Je ne fais pas de mystère avec cela. Je trouve que c’est un moyen d’embarquer les gens vite dans l’histoire. Après, vous avez les astuces qui sont simples, on va dire, pour codifier vos récits. C’est aussi tout ce qui est à base de compte à rebours. Il y en avait un dans « Le roi des fauves ». Ce sont trois jeunes qui sont condamnés à ingérer un parasite qui va les changer en monstres, en hommes animaux qu’on appelle des  » berserkers « , inspiré de la mythologie nordique. Donc, en fait, la métamorphose est lente. Ce n’est pas une métamorphose instantanée comme les loups garous à la pleine lune, mais c’est quand même une métamorphose relativement rapide vu qu’elle a lieu sous 7 jours. En fait, les personnages ont 7 jours pour trouver une solution, sinon à la fin, ils sont fichus, ils seront transformés et ce sera trop tard. Ils ne pourront plus rien faire contre cette animalité, cette folie qui se sera emparée de leur âme et ils se sont perdus eux-mêmes. C’est une manière bien entendu de mettre du suspens dans le récit. Dans “La Mort du temps”, il y a aussi un récit très rapide, dans la mesure où le personnage principal est suivi par un phénomène extrêmement bizarre. Au tout début du roman, il y a un séisme temporel qui va fracturer le temps, et toutes les époques se trouvent mélangées entre elles et en fait, le séisme qui crée des répliques en permanence. C’est toutes les deux minutes, je crois, où il y a une réplique. Donc, le personnage a beau fuir et le phénomène la suit. C’est pareil, il faut qu’elle marche, qu’elle marche. Moi, j’avais un peu dans l’idée du “Marche ou crève” de Stephen King. J’adore ! J’aime bien ces enjeux qui soient rapides, qui soient clairs et j’espère, a le temps.

Ingrid :Oui ! C’est ce que j’allais dire, clair ! L’intrigue ce n’est pas des trucs complexes, chorale avec mille imbrications mais par contre, c’est efficace je trouve et effectivement, a le temps. On plonge avec le personnage. Après, je ne les ai pas tous lus, mais j’ai l’impression que c’est souvent un seul personnage dont on suit le destin sur le livre. Je ne sais pas si tu as fait déjà des cas où il n’y a pas un seul héros ?

Aurélie : Oui ! « Yardam ». Le récit est polyphonique. Et oui, j’aime bien le terme d’efficacité. Après, j’ai presque un traitement thriller en fait. C’est de l’imaginaire mais il y a un côté thriller aussi, son côté speed…

Ingrid :Oui, c’est vrai ! Il y a un rythme.

Aurélie : J’aime bien le rythme, j’aime bien lire ça aussi.

Ingrid :C’est vrai que quand tu as parlé de Stephen King, je ne savais pas que c’était une de tes références. Mais, j’ai compris un peu plus ce côté justement speed et en même temps avec toute une palette d’émotions et d’enjeux.

Aurélie : Aussi, de la psychologie. J’aime bien développer ça et je pense que c’était un peu plus approfondi aussi au fur et à mesure de mes romans. Les deux derniers « Yardam » et « Le désert de couleurs » je pense, ce sont des romans assez psycho et moi, c’est ce qui me fructifie.

Ingrid :Et c’est vrai que ça se ressent un peu. Je trouve même dans les autres mais en tout cas les relations entre les personnages et les évolutions. Par exemple, la relation dans “Le Dieu oiseau”, entre celui qui justement a été esclave pendant dix ans et son bourreau. J’ai vraiment bien aimé le traitement ; il a été esclave, on voit toute la palette de sentiments, la palette d’émotions qu’on peut éprouver dans ce cas-là. Pour le côté écriture technique, parce que je pense qu’on pourrait parler longtemps des thématiques… Est-ce que tu prépares tes romans ?

Comment Aurélie prépare ses romans

Aurélie : J’ai essayé beaucoup de techniques différentes. Ce qui m’a aidée sur « Le roi des fauves », c’était la technique de conception de roman en trois actes. C’est un schéma qui est assez simple, on va dire. Vous posez l’univers pour les premiers 25 %. A la fin, il va se passer quelque chose pour le point du non-retour. En fait, vous savez, c’est ce qu’on appelle l’acmé parce qu’il y a un pic dramatique à la fin de cette première partie de présentation et de mise en situation. Par exemple, dans Harry Potter, c’est quand il passe à l’école des sorciers. Le point de non-retour c’est là. Et après, vous avez toute la partie centrale où les personnages vont développer leurs pouvoirs. Après, il y a une nouvelle acmé au milieu du roman, un nouveau pic dramatique, où il va se passer quelque chose au turning point aussi en langage dramaturgique. Après, ça continue de se complexifier, de devenir de pire en pire pour les persos. Et là, on arrive au tout début de la troisième partie où là, ça va vraiment super mal. Avant la grande bataille finale, on se dit – mais ce n’est pas possible, ils ne vont jamais s’en sortir mais que vont-ils devenir ? Ils vont tous mourir – Et après, vous avez la troisième partie, les nouveaux 25% où vous faites la bataille finale. C’est très schématique mais cela m’a vraiment aidée pour structurer « Le roi des fauves ». Alors, je n’utilise plus du tout cela désormais. En fait, je pense que je n’en ai plus vraiment besoin. Je fais cela de manière inconsciente. Aussi, c’est ce que j’ai remarqué avec l’expérience, je vois assez vite que je suis en train d’aller dans un mur. Avant, j’aurais pris le mur mais maintenant, je me dis – là, ça ne va pas. Et c’est bizarre ! Ce n’est que de l’instinct en fait. C’est mon intuition qui me dit : là, tu es en train de… et ça ne va pas ! Tu prends la mauvaise voie ! Et du coup, tu bifurques à temps. C’est aussi cela qui fait que finalement, on écrit de plus en plus vite et je vais le savoir si ce n’est pas sûr. 

Ingrid :Oui, tu sais où tu vas !

Aurélie : Tu ne te casses plus la gueule comme avant !

Ingrid :Voilà !

Aurélie : Au niveau de la préparation, ce que je trouve intéressant c’est de faire à peine un synopsis. C’est-à-dire un court résumé avec les grands axes, les grands turning point, les grands pics narratifs mais pas plus. Après, encore une fois, cela dépend des gens. Moi, j’ai une copine, C’est une architecte et c’est vraiment son syno qui compte. C’est à ce moment-là où elle fait le récit, c’est le synopsis. Moi, pas du tout, parce que si je fais ça, je vais m’ennuyer avec l’écriture et pour moi, c’est rédhibitoire parce que si je m’ennuie, j’arrête ! Du coup, je préfère faire un très court résumé et écrire à partir de là. Ce n’est pas architecte, pas jardinier, c’est un peu entre les deux. Parce que finalement, au départ, j’étais inscrite sur ça, je me suis dit, il y a des architectes et il y a des jardiniers, et je trouve qu’on est en peu d’en revenir de cette qualification qui est un peu schématique pour dire, finalement, il y a plein de gens qui sont entre les deux et c’est bien comme ça !

Ingrid : Je suis tellement d’accord avec toi ! Je milite activement pour qu’on arrête de dire cela ! Alors, la première fois qu’on entend parler, ça aide à se dire – ah oui, d’accord, il y a moyen de tout préparer ou de se laisser guider – mais je te rejoins complètement sur le fait, que le problème c’est quand on est auteur débutant, on a envie de se mettre dans une case ; et cette case-là, ce n’est pas forcément celle qui est faite pour nous.

Aurélie : En fait, je pense qu’il faut essayer différentes méthodes. « Chevaux de foudre », je l’ai écrit en respectant les 22 étapes de Truby (L’anatomie du scénario – voir en fin d’article). Vous pouvez tester plein de choses avec différents romans qui, après, vous allez progresser, vous allez vous affirmer et puis, vous aurez votre propre façon de fonctionner qui sera la vôtre et qui sera celle qui marche.

Ingrid : Oui, c’est clair ! C’est un peu ça. En conclusion, en général, il faut trouver ce qui nous rassure et les personnes qui veulent être rassurées par des fiches personnages et pas de synopsis où l’inverse, ou rien du tout ou plein de trucs, et cela dépend du roman. Il y en a certains sur lesquels on va avoir besoin plus de préparation que d’autres. Et cela dépend de l’humeur, de l’ambiance… Mais effectivement, c’est important je trouve de la rappeler parce qu’on voit encore beaucoup cette histoire d’architecte et de jardinier. Ce n’est pas toujours une chose positive !

Aurélie : Et puis, il n’y a pas que les seules techniques dans votre vie. Il faut vraiment passer l’une à l’autre. Je dis ça maintenant et plus tard, je ferai autre chose. Et tant mieux ces mouvements. Cela évolue tout le temps.

Ingrid : Oui, c’est clair et puis, c’est un peu la magie de l’écriture, il  y a mille chemins pour y arriver. Au niveau un peu plus quotidien, est-ce que l’écriture est ton métier à plein temps ? Comment se passent tes journées d’écriture du coup ?

Le quotidien d’autrice d’Aurélie

Aurélie : Je suis une grosse bosseuse ! J’ai beaucoup beaucoup travaillé. Moi, j’étais plutôt sur la routine quotidienne. Encore une fois, ce n’est pas quelque chose que je veux conseiller parce que si vous n’y arrivez pas, si vous êtes trop fatiguée, il ne faut pas se dire – Ah mon Dieu, je n’écris pas tous les jours, c’est terrible … Ce n’est pas comme ça qu’on fait… Tous les écrivains pros disent qu’il faut que j’écrive tous les jours… – Non, encore une fois, il faut respecter son propre rythme. Moi, j’ai fait ça ! Quand j’étais plus jeune, je me suis astreint à écrire tous les jours, mais vraiment tous les jours. Moi, je faisais une récré le vendredi mais sinon… Et puis, je me disais que c’est une technique que j’ai lue chez Stephen King. Il a dit  » Ecrivez une heure par jour tous les jours pendant dix ans « … et je me dis – d’accord, je vais faire ça. Et j’ai fait cela. Une heure par jour pendant dix ans, mais il ne faut pas dresser cela comme des grands principes. A chacun son rythme et surtout, vous avez le droit d’être fatigué. Et là, maintenant, c’est ce qui m’arrive aussi. Je m’en rends compte parce qu’avec l’âge et peut-être la crise sanitaire aussi, je suis très fatiguée et il y a des soirs où je n’arrive plus à écrire. Sinon, je travaille la journée en addictologie, à l’hôpital public, et donc le soir je fais 3⁄4 d’heure si je peux, si je ne suis pas complètement vannée. Donc, j’ai un peu changé de rythme maintenant. Par contre, je carbure le week-end, sur les RTT et sur les vacances, 6 à 7 heures par jour.

Ingrid : Yes ! Et franchement, je trouve que c’est hyper important aussi de le rappeler que ce n’est pas parce qu’on n’écrit pas tous les jours qu’on est plus ou moins écrivain qu’un autre. Ce n’est pas la durée qu’on y passe qui fait que cela va fonctionner. Au contraire, j’ai des personnes que j’accompagne qui ont peu de temps mais qui l’utilisent au mieux avec une méthode qui les rassure, etc. Je trouve que c’est hyper important de le préciser. Merci pour cela ! Et moi aussi, je suis un peu plus team week-end. Cela fait du bien le week-end !

Aurélie : Vraiment, je pense que là aussi, il y a des gens pour lesquels ce genre de rituel peut marcher, le fait de ritualiser cela, de dire, c’est de telle heure à telle heure, j’y vais… Encore une fois, il faut creuser ce qui marche pour vous.

Ingrid : C’est ça ! Et effectivement, ça peut être tous les jours un petit peu, comme tu dis. Ça ritualise, ça crée l’habitude de le faire tous les jours tout comme ça peut être pour moi, c’est le week-end. En tout cas, c’était le week-end quand j’étais salariée et que j’avais un travail de 8 heures par jour. Parce que, comme tu le dis, si tu rentres le soir et que tu es complètement crevée, ça ne sert à rien d’écrire. Ça ne va pas être un plaisir. Cela ne va pas forcément la meilleure énergie mentale pour écrire aussi.

Aurélie : Après, ce qui est drôle quand même, c’est un peu comme le sport ; c’est-à-dire que souvent tu n’as pas envie. C’est comme quand tu dis – je fais de la course à pied et je n’ai pas envie d’aller courir, j’ai la flemme – J’ai dit, je n’ai pas envie d’écrire, j’ai la flemme ! Et en fait, quand tu te mets à courir, quand tu te mets à écrire, justement, l’énergie elle change. Je sens qu’il y a un peu une bonne énergie qui est entrante, qui s’installe et quand tu as fini, c’est vraiment les endorphines… Tu es hyper contente et parfois non, j’ai fait de la m***. Mais non, non ! Ce plaisir d’avoir écrit c’est ce qui nous porte. C’est un peu bizarre de se dire ça, le plaisir d’avoir écrit, d’avoir fait une bonne séance de sport ou une bonne séance d’écriture.

Ingrid : Oui, je n’avais pas vu cela comme ça, mais on ne s’y met pas forcément en se disant – ouais, allez ! Je vais écrire, super ! – Mais, par contre, c’est tentant et après, on se dit mais en fait, comment j’aurais pu ne pas y aller, puisque parfois, on découvre des choses…

Aurélie : Là, c’est le Nano d’avril actuellement. Et donc, on a un petit groupe aussi avec des copines pour écrire ensemble. Ce n’est pas mal ! On dit – toi, tu as écrit combien de mots ?…

Ingrid : Oui, c’est le côté où tu n’es pas toute seule quoi ! C’est clair ! Yes ! Bon, je pense que je pourrais te poser encore à peu près un millier de questions mais pour faire plus court, quel conseil donnerais- tu aux personnes qui écoutent ce podcast et qui sont au début, et qui hésitent à continuer l’écriture ou même à se lancer ?

Les conseils d’Aurélie aux jeunes auteurs

 

Aurélie : Il ne faut pas se laisser paralyser par la peur et par la procrastination, de se dire, d’aller faire autre chose au lieu d’écrire et de dire, j’écrirai plus tard sauf c’est un problème et il faut vraiment faire gaffe – notamment cette procrastination sur les réseaux sociaux qui est très stérile, qui ne sert vraiment à rien. Une technique qui est sympa, moi, j’avais découvert ça par Lionel Davoust, le « Pomodoro », où vous mettez un timer par exemple de 20 ou 25 minutes mais pendant 20 ou 25 minutes, vous ne faites que cela. Vous êtes hyper concentré. Vous ne vous autorisez à rien d’autre que d’écrire votre texte et quand le timer sonne, vous faites une récré de 5 minutes. Vous pouvez aller sur les réseaux sociaux si vous voulez, et au bout de 5 minutes, vous reprenez de nouveau 20 minutes. Moi, – encore une fois, je ne fais pas cela actuellement – mais j’avais une période où ça a été hyper efficace pour moi tout cela. Pour revenir à ta question, tu dis vraiment de se lancer sans peur. Ce n’est pas forcément une bonne idée de se faire relire trop tôt par d’autres. Moi, ce que j’aime bien, personnellement, c’est ce que Stephen King appelle « écrire la porte fermée ». Comme ça, vous ne vous sentez pas jugé même si c’est de la m***, vous dites, ce n’est pas grave, j’ai fermé la porte ! Il n’y a personne qui regarde, je suis toute seule avec mon texte, avec mes erreurs, avec mes errements, mais ce n’est pas grave parce qu’après, je vais corriger. J’aurai toujours la porte fermée et il n’y aura personne qui regardera. Vous savez, ce vieux trauma à l’école quand le prof regardait votre copie par-dessus votre épaule. C’est paralysant en fait ! Donc, moi, je trouve de se dire – voilà, je suis tout seul, je suis dans ma bulle d’écriture, il n’y a pas de problème. Je n’ai pas peur ! Je n’ai pas à avoir peur, il n’y a que moi ! Donc, si je me plante, ce n’est pas grave ! Il n’y a que moi qui le saurai et je vais passer le temps qu’il faut derrière pour corriger et puis, je passerai encore un jour à corriger, et finalement, sereinement, je vais avoir un moment où le texte il sera bien et là, on pourra ouvrir la porte et dire à quelqu’un – tiens, tu veux lire mon texte ? Voilà ! J’ai vu des gens qui sont paralysés par le regard d’autrui, parce que c’était trop pauvre en fait. Ils étaient trop à vif après, il y a d’autres gens à qui ça peut stimuler aussi. Donc, vraiment, ça dépend de vous !

Ingrid : Mais, c’est vrai qu’en tout cas, il y a des personnes à qui ça fait vraiment extrêmement peur de montrer ses extraits. Et je te rejoins totalement sur ce côté que ce n’est pas obligatoire dès le début. On a déjà le temps d’écrire, même, on peut écrire le premier jet en entier si on veut et puis on recorrige en entier si on veut. Comme tu le dis, pendant le premier jet et puis nos premières corrections, on peut aussi garder ça pour soi et déjà, nous corriger à notre manière comme nous on pense, et dans la direction que nous on veut, avant de commencer à chercher des avis extérieurs et à corriger ensuite différemment.

Aurélie : Etre indulgent avec soi-même parce qu’on est quand même dans une société performative, les réseaux sociaux c’est du jugement en permanence. On peut se déconnecter de tout ça, et surtout c’est pour vous, c’est votre espace à vous. Cela peut être votre aspiration, votre bulle. Vous y jetez des choses très intimes. On y met de soi, beaucoup de soi donc, être indulgent et être aussi bienveillant avec soi. Quand vous relisez les textes des autres, autorisez-vous à être bienveillant. Sur le forum où j’étais, la créatrice, Lise Syven disait « Les gens vous confient leurs rêves, prenez-en soin ! ». C’est quelque chose, quand je vais travailler un texte, que j’ai toujours en tête. Vraiment, prends soin des autres, mais prends soin de toi aussi. C’est tes rêves ! Tout ce que tu vas mettre dans ton roman c’est tellement intime. Vraiment, on écrit avec notre cœur donc, il faut aussi faire preuve d’indulgence avec soi-même. Il ne faut pas être trop dur ! Je pense qu’on a tendance à être très dur avec soi.

Ingrid : C’est clair ! Et puis, je pense même que tu as parlé de la performance et le fait de compter les mots. Alors, certes dans Nanowrimo, on compte les mots, etc… mais moi, je ne recommande pas toujours de le faire. En fait, il y a plein de fois où on n’a pas spécialement besoin de les compter. Aujourd’hui, j’ai fait tant de mots. Cela peut être de temps en temps d’aller là où on en est parce qu’on a prévu d’écrire un roman de X mots et qu’on est vers la moitié. Mais, je vois souvent aussi des auteurs qui disent, – là, j’en ai écrit 678 aujourd’hui… Je voulais en écrire X… Et du coup, je te rejoins complètement sur ce côté où ce n’est pas forcément obligatoire en fait. Pour le Nano, oui, cela peut être motivant mais compter les mots ce n’est pas une obligation pour être un écrivain.

Aurélie : Lionel Davoust dit de profiter de l’acte créatif de ce chemin qu’on est en train de parcourir, parce qu’en fait, c’est le plus beau ! C’est dur à croire parce que les gens se disent toujours – ah ouais, si j’étais publié, ce serait tellement formidable et puis, il m’a dit avoir changé et tout… En fait, ce qui vous rend heureux c’est d’écrire, ce n’est pas d’être publié. L’expérience de la publication, en fait, le roman est publié et puis vous l’oubliez après parce que vous êtes en train d’écrire le suivant. Et c’est cela qui vous rend heureux, d’écrire le suivant. J’avais écouté un podcast où intervenait, je ne sais plus… c’est Michel Bussi ?…

Ingrid : Je pense oui !

Aurélie : Qui est donc un auteur extrêmement célèbre qui vend des centaines de milliers d’exemplaires. C’était drôle parce qu’on se dit – qu’est-ce qu’il doit être heureux de vendre de centaines de milliers d’exemplaires – mais en fait, il disait qu’il mange un sandwich à midi et qu’il ne part pas en vacances sur les îles de rêve avec tout l’argent qu’il gagne de ses bouquins. Non, il écrit en fait ! Encore aujourd’hui, son moteur c’est d’écrire. Et notre moteur c’est ça, c’est d’écrire ! Donc, vraiment de profiter de l’acte créatif parce que c’est là où vous allez être heureux. En fait, c’est de ça dont vous allez vous rappeler aussi, et peut-être même un peu l’idéaliser parce qu’en réalité, une fois on en chie à bord sur l’écriture d’un roman, et après, quand on écrit le suivant, on se dit – ah, mais le précédent, qu’est-ce que c’était bien ! C’était simple et puis tout était facile… Donc, là, c’est vraiment dur etc… C’est drôle qu’on a tendance aussi après à oublier… C’est un peu contradictoire tout ce que je suis en train de dire mais je pense que vous voyez l’idée ! De profiter vraiment de cette adrénaline-là. Moi, j’appelle ça aussi les états de conscience modifiés parce que quand vous écrivez, vous êtes un peu dans votre monde. Vous êtes plongé ailleurs. Vous êtes dans une forme de transe légère de connexion votre muse, avec les esprits, les démons de l’écriture. C’est une chance énorme ! Quelle chance !

Ingrid : C’est clair et j’aime beaucoup ta vision là-dessus ! Je t’avais déjà vue en parler, je ne sais plus où justement où tu avais parlé de cet état de transe, parce que justement d’ailleurs, on parlait de Pomodoro. Mais Pomodoro, c’est quelque chose qui m’avait beaucoup appris parce que c’est vraiment un moyen d’écrire à 100%. Parfois, on n’écrit pas à 100% parce qu’on ne peut pas toujours le faire, mais par contre, quand on trouve un peu ce qui nous stimule et quand on crée un peu cet état de transe, c’est incroyable. Moi, j’ai déjà eu l’impression que mes mains, elles, écrivaient toutes seules… Je pense que toi aussi!

Aurélie : C’est le bonheur ! C’est des grands moments !

Ingrid : Et là, on écrit le meilleur en plus souvent ! Là, on n’a pas besoin de faire 36 000 corrections.

Aurélie : C’est ce qu’on appelle l’état de flow ! Cette espèce de plénitude où tout va de soi, où ça coule. C’est l’extase ! C’est trop cool ! C’est pour ça qu’on est dedans, pour atteindre cet état-là ! Pour atteindre le flow !

Ingrid : C’est ça, et c’est vrai que parfois, ça ne marche pas. Il y a des jours où ça ne va pas trop et qu’on a moins d’énergie. Ce n’est pas très grave ! On peut essayer d’écrire un petit peu ou pas. On peut lâcher prise aussi et s’y mettre plus tard !

Aurélie : Et ça revient ! Il faut aussi avoir confiance en soi. Ça revient parce qu’on se dit – ah là là, je n’arrive pas, je n’y arriverai jamais… De toute façon c’est mort, c’est foutu ! – Même moi, je l’ai aussi au fil du temps… Ce n’est pas parce que là c’est le 11e roman que je ne vis pas cela, mais il y a vraiment des moments où je me dis, c’est fini ! Et en fait, ça revient même, le lendemain, tu ne comprends rien, ton énergie est de retour et … Donc, essaie de ne pas être trop dur avec soi-même, d’être indulgent et d’être patient. Parfois, il ne faut pas forcer.

Ingrid : Super ! J’espère que ça rassurera aussi les personnes qui sont au tout début et qui se disent qu’on n’y arriverait jamais, mais le truc c’est qu’être écrivain, comme il n’y a pas de mode d’emploi, on a tous cette incertitude, et toi, après 11 romans, tu l’as. J’avais parlé avec Célia Flaux qui disait qu’elle l’avait aussi, qui parlait un peu ce syndrome de l’imposteur à ces différents stades de sa carrière. Et je pense qu’effectivement, comme tu le dis, c’est pour écrire qu’on fait ça donc la publication c’est un petit peu toute une autre partie du processus mais c’est l’écriture qui fait tout et effectivement, cela nécessite d’être inspirée dans une certaine énergie. Il y a des jours où ça ne marche pas très bien etc… Merci mille fois en tout cas Aurélie ! Je ne sais pas si tu as un petit mot de la fin ?

Aurélie : Ecrivez bien !

 

Références citées dans cet article :

Stephen King – Ecrivain, mémoire d’un métier

Truby – L’anatomie du scénario

Les livres d’Aurélie :

https://www.fnac.com/ia1945833/Aurelie-Wellenstein

Le Désert des Couleurs : 

https://www.scrineo.fr/boutique/p/jeune-adulte/imaginaire-jeune-adulte/le-desert-des-couleurs/